Journal de tricoteuse #1 : au fil du temps

Je me suis souvent demandée ce que le tricot avait « en plus » des autres loisirs créatifs. De toutes les activités que j’ai pratiquées au fil des années, le tricot est celle qui m’a le plus marquée et qui m’a apporté le plus de joie.

Il y a quelque chose d’unique dans le tricot, quelque chose qui change mon rapport au temps qui passe. Je m’assieds et je déroule la pelote. Une maille, deux mailles, trois mailles. Et la magie opère. Le temps continue de passer, comme il passait quelques minutes auparavant. Pourtant quelque chose a changé dans le tic-tac de la pendule. Le temps se laisse saisir. Je ne cours plus après lui pour le rattraper. Bercée par le claquement du bois des aiguilles, j’ai fait la paix avec le temps. On a tous les deux arrêté de courir, et on avance au même rythme. Une maille après l’autre. Un rang après l’autre. La fumée s’échappe de ma tasse de thé.

Si j’essaie de tricher, et d’aller trop vite, la maille glisse de l’aiguille et il faut recommencer. Le tricot est un bon professeur. Il m’apprend à embrasser le rythme, sans chercher à le brusquer. Il m’apprend à être plus souple, à accueillir mes erreurs pour mieux progresser. Il m’apprend quand il faut ralentir, et il m’apprend aussi à tenir la distance. Parfois, je suis tentée d’abandonner. Parce que j’ai déjà défait ce rang 10 fois. Que j’ai fait une erreur dans le point. Que je voudrai que ce soit finir, là, tout de suite. Alors le pauvre ouvrage reste tout seul dans son panier… le temps que je retrouve le courage de finir ce qui a été commencé.

Parfois, le pull ne voit jamais sa fin arriver. Parce que la laine n’était pas la bonne, que je n’ai pas tenu la distance. La tricoteuse est humaine, elle se lasse. Elle est changeante. Pourtant ces apparences d’échecs sont des leçons précieuses. « C’est en se plantant qu’on pousse. » Le tricot, c’est comme le jardinage. Tu ne peux pas vouloir que la fleur soit là, dans toute sa splendeur, alors que tu viens de planter la graine. Il faut attendre. C’est peut-être ça le plus difficile dans un monde qui nous encourage à avoir tout, tout de suite. Accepter de laisser du temps au temps.

Et puis, l’autre jour, j’ai réalisé quelque chose. Parfois, quand on tricote, on est seulement concentré sur ce qu’on fait. Sur le temps que ça va nous prendre. Sur le rendu final de l’ouvrage. Et si la clé pour vivre pleinement le tricot, ce n’était pas de se concentrer seulement sur ce qu’on FAIT, mais aussi sur ce qu’on EST au moment où on le fait ? On a toujours l’impression de manquer de temps, de courir après de temps. Et si le temps ne demandait qu’à se laisser saisir ? Et si pour le saisir, il fallait l’embrasser tout entier : à la fois dans l’action manuelle, et aussi dans l’action intérieure ?

Il me semble que, si je fais du tricot, c’est aussi beaucoup le tricot qui me fait. Chaque ouvrage m’apprend quelque chose : que je dois être plus patiente, ou que je peux faire quelque chose de bien quand je me concentre, que je dois accepter de faire des erreurs de parcours pour avancer. Chaque ouvrage est une occasion d’apprendre des techniques, de perfectionner un geste, d’apprendre des points. Mais c’est aussi une invitation à devenir un peu plus soi-même.

Le tricot nous propose d’aimer le temps, dans tout ce qu’il peut avoir de contraignant, de frustrant, voire même d’effrayant parfois. Il nous invite à ne plus combattre ce temps qui passe, mais à faire la paix avec lui. A voir dans chaque maille, dans chaque rang, une occasion d’être vraiment présent dans l’instant.

Il nous invite à « prendre le temps ». Littéralement. C’est un petit geste tout simple, à faire. Il suffit de laisser glisser le fil entre les doigts. De prendre les aiguilles. Une maille, deux mailles, trois mailles…

7 commentaires sur “Journal de tricoteuse #1 : au fil du temps

  1. « C’est au premier temps de la maille
    Que tous nos espoirs nous sont permis …
    Dès le second temps de la valse
    La terreur de vivre nous saisit …
    C’est au troisième temps de la maille
    Que l’on croit enfin savoir tricoter…
    C’est au troisième temps de la maille
    Que nos tricots commencent à s’envoler … »
    Une valse avec mes aiguilles , une valse avec le temps .
    Merci pour cet parenthèse dans le tourbillon de la vie, cela fait tellement du bien de prendre le temps !

    Aimé par 1 personne

  2. Bien vrai tout ça
    Il nous apprend à prendre le temps et à l’apprécier surtout
    Un ouvrage ne se fait pas en 5 minutes mais plutôt des jours ou des semaines
    J’adore prendre ce temps qui m’occupe longtemps et souvent pendant ce temps je pense à mon prochain ouvrage qui s’éclaire dans ma tête
    Et je finis petit à petit pour commencer le prochain 🤪
    Un tel bonheur le tricot, ma thérapie à moi 😍
    Bon tricot 🧶

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    1. Merci pour ton témoignage Nancy, j’ai aussi ce réflexe de penser au projet suivant… ce qui rend parfois difficile le fait de finir d’abord l’encours hihi !
      Là par exemple de tricote des chaussettes… mais je pense à un petit gilet … Affaire à suivre ! Doux tricot à toi.

      Aimé par 1 personne

    1. Merci pour ton gentil message, heureuse que ce format te plaise j’en prévois d’autres au fil des saisons… à bientôt !

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